« DEMARCAÇAO JA ! » QU’EST-CE QUE VOULAIT CACHER LA FIFA ?

Depuis une semaine, une image circule sur internet, un cliché censuré par la FIFA lors du match d’ouverture de la Coupe du Monde.

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La mise en scène était trop belle, l’image si touchante, qu’elle devait être fausse. En effet juste avant le coup d’envoi, on voit trois enfants se placer au centre du terrain pour libérer des colombes, symbole du paix en direction du monde entier, donnant à regarder l’image d’une cohabitation harmonieuse entre blancs, noirs et indigènes dans le pays du métissage : Le Brésil. La force d’un enfant est que sa présence transforme les tableaux les plus crasses d’une propagande faussement humaniste en une image touchante qui donne la larme à l’oeil.

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Quelques secondes plus tard, on ne le voit plus sur le direct, l’enfant indien sort une banderole « Demarcaçao Ja ! » (Démarcation Maintenant!) brisant la solennité du moment. Cette action qui n’était pas prévue au programme marque le refus des indiens représenté ici par un jeune garçon de servir de caution silencieuse de la Coupe du Monde au Brésil.

A quelques jours, d’intervalle cette image finit par faire le tour du monde. A l’heure d’Internet et des médias sociaux, que pensait la FIFA ? Que personne ne s’en rendrait compte ? La FIFA a démontré par ce jeu de ciseaux qu’elle faisait de la politique dans le sens le plus malheureux qui soit, celui qui consiste à prendre les gens pour des imbéciles. Le seul moyen d’obtenir le consentement populaire et la paix sociale est-il de mentir, travestir et dissimuler ? A vous dégoûter du football, qui pour mémoire reste un jeu avec un ballon et deux équipes de 11 joueurs.

La Démarcation, kesako ?

Aujourd’hui, les populations indiennes, représentent moins d’1 % des Brésiliens selon les autorités, avec environ 900.000 personnes sur près de 200 millions d’habitants. Une population qui a été décimée par les guerres, les maladies, les massacres, l’esclavage… puisqu’elle s’élevait à plusieurs millions d’habitants au moment de l’arrivée des colons portugais au XVIe siècle (4/5 millions semblent les chiffres les plus plausibles, mais les estimations varient de 2 à 10 millions).

Dans la constitution de 1988, qui marque le retour d’un régime démocratique après 20 ans de dictature, les populations indiennes ont obtenu des garanties sur la reconnaissance de leur culture, mais aussi de leurs terres via une politique de démarcation qui octroie certains territoires aux populations indigènes. A l’époque, cela participe d’une nouvelle logique qui consiste à sortir des politiques systématiques d’acculturation des populations indiennes via lesquelles les Indiens étaient poussés à s’intégrer dans la société brésilienne et d’abandonner leurs modes de vie et traditions.

Aujourd’hui, les terres démarquées représenteraient près de 600.000 km² soit une surface supérieure à celle du territoire français et environ 7 % du territoire brésilien.

Ce type de dispositions s’apparente à un mécanisme défensif car la situation des populations indigènes depuis l’arrivée des Européens est caractérisée par un recul des terres à leur disposition et une destruction progressive de leurs espaces et conditions de vies. Au XVIIIe siècle, cela se faisait par l’utilisation du bétail qui participait à la déforestation des terres. Aujourd’hui cela se fait par la construction d’autoroutes, de lignes de chemins de fer notamment destinées aux transports des ressources minières et de grands barrages.

Cette idée de démarcation est aussi un moyen du point de vue des tribus indiennes de faire reconnaître leur droit à disposer de terres qui leurs ont été spoliées par des grands propriétaires terriens il y a parfois plus d’un siècle. Cette confrontation avec des exploitants agricoles donne lieu à des affrontements notamment dans le Mato Grosso do Sul, état brésilien voisin du Paraguay, où les accrochages sont les plus violents entre des tribus guaranis et des exploitants de canne à sucre.

Ces affrontements sont des conséquences de la lenteur ou parfois de l’absence de reconnaissance de certaines demandes de démarcation de terres par des tribus indigènes qui choisissent alors d’occuper directement des terres en signe de protestation et pousser les autorités à agir.

Plusieurs leaders guaranis ont été tués dans cette région, leurs morts étant attribuées par les Indiens aux propriétaires terriens et à leurs hommes de main. L’une des dernières victimes est Ambrosio Vilhalva, membre de la communauté GuyraRoka, assassiné à coups de couteau début décembre 2013.

Les Indiens face au lobby ruraliste

Cette situation est aujourd’hui exacerbée par une proposition d’amendement à la constitution (PEC 215) qui propose que le congrès participe aux décisions sur la délimitation des terres incluses dans la démarcation. Cet amendement en apparence démocratique va en réalité renforcer le pouvoir du bloc ruraliste, qui représente les intérêts des exploitants agricoles et de l’agro-business et qui constitue le principal groupe au congrès avec environ 40 % des parlementaires. Ce groupe est considéré comme un pivot dans la direction politique du pays et la rédaction des lois. Pour preuve, en 2012, ils parviennent à imposer une législation qui permettrait la relance à la hausse de la déforestation en faveur de l’agriculture.

Au-delà des « ruralistes », la classe politique brésilienne fait l’objet d’un lobbying intensif de la part de l’agro-business. Sur les 18 députés qui ont participé à la commission chargée de rédiger la loi sur la forêt adoptée en 2012, onze auraient reçu de l’argent d’entreprises du secteur pour financer leurs campagnes électorales, et notamment de l’entreprise Bunge qui fournit Coca-Cola en sucre.

Sur le terrain, les populations indiennes s’opposent à des propriétaires terriens eux-mêmes liés à l’agro-business et aux ruralistes, comme José Roberto Teixeira propriétaire terrien et député de l’état du Mato Grosso do Sul. Ses terres ont notamment été occupées par la communauté dont faisait partie Ambrosio Villhanva. Des ruralistes, qui quelques jours après la mort du leader guarani, ont organisé une levée de fonds pour armer la « résistance » face aux « agressions indigènes ». Une démarche condamnée par la justice mais soutenue par Katia Abreu, l’une des principales dirigeantes du bloc ruraliste au parlement fédéral brésilien.

Un modèle de développement économique qui condamne les populations indiennes

Les Indiens semblent aujourd’hui victimes des choix de développement des élites brésiliennes. L’économie de la canne qui fournit sucre et agro-carburants est l’une des principales sources d’exportations du Brésil. D’un autre côté, la forêt amazonienne est la cible de nouveaux fronts pionniers avec une politique de développement soutenue et financée au niveau fédéral. Ce programme lancé en 2007 sous la présidence de Lula et baptisé « Programme d’Accélération de la Croissance » prévoit notamment une partie consacrée à l’énergie via des subventions au secteur gazier et pétrolier, la construction d’infrastructures (ports, autouroutes, aéroports…) dont de nombreux barrages dont les périmètres empiètent régulièrement sur les terres où vivent des populations indiennes (comme à Belo Monte ou Sao Luis de Tapajos).

Dans ces conditions, les populations indiennes sont prises dans un étau entre un congrès brésilien aux mains des amis des grands propriétaires terriens qui depuis des décennies mangent progressivement leurs territoires et un gouvernement de plus en plus en dépendant du soutien des ruralistes pour diriger le pays. C’est ce qui explique notamment le faible nombre de terres démarquées depuis l’arrivée de Dilma Roussef au pouvoir en 2010.

Le rapport avec la Coupe du Monde ?

Comme nous l’avons dit plus haut, Coca-Cola se fournit auprès de Bunge, directement impliqué dans l’usurpation des terres des communautés indiennes puisque cette société achète le sucre auprès de producteurs qui ont chassés des tribus indiennes de leurs terres. En ce sens, Des tribus indiennes ont demandé à Coca-Cola de cesser ses relations commerciales avec Bunge. Ces demandes font notamment suite à la campagne de communication de Coca utilisant l’image des Indiens du Brésil dans une de leurs affiches promotionnelles pour la Coupe du Monde.

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D’une manière plus générale, les Indiens se sentent pris entre les intérêts de multinationales (comme Coca ou Shell pour les agrocarburants) et la passivité du gouvernement qui rechigne à pousser plus avant la reconnaissance des terres indiennes, une combinaison qui renvoie aux critiques faites à l’attention de l’organisation de la Coupe du Monde et le rejet de l’événement par une partie de la population.

Fin mai, quelques jours avant le début de la compétition, une manifestation de quelques centaines d’Indiens a eu lieu dans la capitale Brasilia. Une manifestation qui s’est conclue par des affrontements avec la police aux abords du stade Mané Garrincha où devait se tenir une cérémonie de présentation en vue de la Coupe du Monde.

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