RETOUR SUR L’AFFAIRE STERLING

Cette semaine, parlons basket. Mais pas du récent triomphe des USA aux championnats du monde qui vient de se dérouler en Espagne, un exploit aussi banal mérite-t-il qu’on s’y attarde ? Ici, retour sur la saison NBA 2013/2014, marqué par le retour au sommet des San Antonio Spurs mettant fin au (court) règne de l’armada floridienne du Heat, mais aussi par la fameuse affaire Sterling.

Le propriétaire des Los Angeles Clippers qui s’était récemment fendu en privé de déclarations racistes contre les noirs qui forment pourtant l’essentiel de son équipe et d’une bonne partie de ses supporters. Ces propos enregistrés et diffusés à grande échelle ont été l’occasion d’une levée générale de bouclier, des joueurs aux instances de la NBA, en passant par les hommes politiques et le premier d’entre eux Barack Obama.

Si aujourd’hui, cette affaire s’est soldée par la vente forcée de la franchise des Clippers, il est difficile de dire quel « camp » l’a emportée. Car si cette vente est le produit d’une pression forte de la part des acteurs de la NBA et du public, il semble clair que Sterling s’en est bien sorti, d’abord parce que cette vente forcée a été l’occasion d’une gigantesque plus-value, mais surtout parce qu’à l’issue de cette affaire, rien n’a changé dans les données du problème : à savoir que la NBA est une ligue avec une majorité de joueurs noirs avec un public largement noir, mais dont les structures, et notamment les franchises sont quasi-exclusivement contrôlés par des hommes blancs.

Si la portée de cette affaire se révélera aussi avec le temps, il paraît utile de revenir sur quelques aspects de cette affaire avant de crier à la victoire contre le racisme.

Ce qu’a dit Donald Sterling…

L’affaire Sterling éclate le 25 avril par l’intermédiaire d’un enregistrement audio diffusé par le site people TMZ, où l’on entend une discussion entre Donald Sterling et Vivian Stiviano. Dans cette discussion, on entend Donald Sterling expliquer que nous vivons dans une société raciste et qu’il faut donc par conformisme être soi-même raciste, enfin non… pas raciste mais respectueux de la « culture » de la société dans laquelle on vit. Sterling prend l’exemple des États-Unis et d’Israël, deux sociétés où les noirs sont « en dessous » des blancs. Il explique qu’il ne faut pas chercher à s’opposer à cet état de fait mais l’accepter.

Dans cette même conversation, il demande à V. Stiviano, présentée dans les médias comme son amante et elle-même métisse, de retirer de son compte Instagram toutes les photos où on l’aperçoit en compagnie d’une personne de couleur noire. Parmi ces personnes, un certain Earvin « Magic » Johnson, légende de la NBA: il a remporté cinq titres avec les Lakers, l’autre franchise de L.A.

Sterling en rajoute en expliquant qu’il ne veut pas que V. Stiviano ramène des noirs (« black people ») aux matches des Clippers (V. Stiviano dispose de plusieurs invitations pour chaque match des Clippers). Plus loin, lorsque V. Stiviano lui demande s’il se rend compte que son équipe est composée de joueurs noirs il répond, visiblement excédé, que lui les « soutient » et leur donne de quoi s’acheter de la nourriture, des vêtements, des voitures, des maisons… Que ces joueurs devraient le remercier car c’est grâce à lui qu’ils peuvent jouer.

Donald Sterling, 80 ans, est un vieux raciste. Mais de notre côté de l’Atlantique, le tollé suscité par ses propos n’a peut-être pas été saisi à sa juste valeur, ou à plutôt à la hauteur de sa violence. On a même pu apercevoir quelques réserves, certains s’interrogeant sur la proportionnalité entre des « propos racistes » et le fait de se voir dépossédé de son club par la NBA. Il reste pourtant peu d’arguments pour défendre Donald Sterling, tant son parcours semble édifiant.

Multirécidiviste

Le désormais ex-propriétaire des Clippers s’est fait une réputation dans le milieu de la NBA, transformant la franchise californienne en véritable machine à perdre. Sterling rachète les Clippers en 1983 pour 13 millions de dollars, une équipe qui évolue à l’époque à San Diego, et décide de déménager à Los Angeles dès l’année suivante. Les Clippers ont eu longtemps pour habitude, notamment dans les années 1980 et 1990 de rester accrochés aux dernières places de la Ligue, avec des bilans en fin de saison dépassant régulièrement les 60 défaites (sur 82 matches). Une équipe qui connaît de meilleures résultats, ces dernières années notamment avec l’arrivée de joueurs comme Blake Griffin et Chris Paul, mais aussi de Doc Rivers comme entraîneur, ce qui a permis au Clippers de se qualifier trois années consécutives pour les play-ofs ce qui n’était jamais arrivé dans l’histoire de la franchise.

Mais à côté de la NBA, Donald Sterling est avant tout un homme d’affaires. D’abord avocat, il s’est spécialisé dans l’immobilier devenant propriétaires de nombreuses résidences qu’ils louent à des personnes disposant de faibles revenus à Los Angeles et ses environs. Dans ce domaine, Sterling s’est aussi fait une réputation de fieffé raciste.

Dans les années 2000, deux procédures judiciaires intentées contre Sterling pour discriminations ont conduit à des accords à l’amiable avec des indemnités records. En 2009, Sterling accepte de payer 2,73 millions de dollars dans une affaire qui l’oppose au Département de Justice pour avoir mis en place des quotas raciaux dans l’attribution de logements, refusant par exemple de louer des appartements à des noirs dans ses propriétés de Beverly Hills.

Quelques années plus tôt, en 2005, une procédure collective pour discrimination aboutit également à un accord à l’amiable, avec cette fois-ci, 5 millions de dollars en frais de justice versé par Sterling. Les sommes versés aux plaignants est restée confidentielle mais constituerait un record en la matière.

Un portrait digne d’un grand méchant de cinéma, à la limite de la caricature. Dans les dossiers judiciaires, on trouve des citations du style « Les Noirs sentent et attirent la vermine » ou encore « Les Hispaniques boivent, fument, et ne font que traîner autour de leur bâtiment ». Une des plaignantes, Kandynce Jones, mourut le 21 juin 2003, soit deux ans avant la signature de l’accord en 2005, d’une crise cardiaque que ses proches mettent en lien avec le stress causé par les pratiques de harcèlement de Sterling vis-à-vis de ses locataires.

Comment un homme avec une telle réputation a-t-il pu tenir aussi longtemps à la tête d’une franchise NBA ? Qui pouvait sincèrement ne pas savoir ? Si ces questions restent en suspens, il est clair que Sterling a bénéficié de la mansuétude voire du soutien de la NBA, lorsqu’en 2009, Elgin Baylor, ancien administrateur des Clippers a attaqué le club et la ligue pour licenciement discriminatoire du fait de son âge et de sa couleur de peau. Une plainte que Baylor a finalement retiré, après avoir décrit Donald Sterling comme un homme avec une vision digne des planteurs esclavagistes du Sud des États-Unis (vision of a Southern plantation-type structure”).

« The Wrong Nigga to Fuck With »

Mais la faute de Sterling est d’avoir touché une corde sensible. En s’attaquant à Magic Johnson, un monument de la NBA, peut-être le joueur le plus respecté avec Michael Jordan, Sterling s’est empêtré dans un combat perdu d’avance, entre le super-méchant Sterling et Magic, ses cinq bagues de champion et son combat contre le SIDA, qu’il mène publiquement depuis sa retraite forcée en 1991. Magic Johnson est un héros américain, et Sterling venait d’aller trop loin.

L’affaire éclate au début des play-offs, à une période de l’année où le basket-ball focalise l’attention dans le pays. Une bombe médiatique qui explose alors que les Clippers ont pour la première fois une chance de jouer les premiers rôles, renvoyant Chris Paul, le meneur des Clippers, l’un des meilleurs passeurs de tous les temps et président de l’association des joueurs de NBA, dans un champ de coton.

Donald Sterling tend la balle à Chris Paul, le numéro 3 des Clippers

Donald Sterling tend la balle à Chris Paul, le numéro 3 des Clippers

La diligence avec laquelle a réagi la ligue est remarquable qu’elle qu’en soit la raison et constitue un précédent qui peut faire date dans l’histoire du sport professionnel. Mais restons calme, les play-offs de la NBA sont une machine à sous bien huilée, et l’affaire Sterling en cas de « no comment » risquait de se transformer en naufrage pour la NBA, avec les boycotts annoncés du côté des joueurs, de leaders des droits civiques, du public et donc le risque de voir la saison se finir dans la confusion et avec des pertes records.

Aux États-Unis, Les finales de NBA (moyenne de 15,5 millions de téléspectateurs par match pour la finale 2014) sont les troisièmes événements sportifs les plus regardés derrière le SuperBowl et les Jeux Olympiques. Lors de cette période des play-offs, plus de 536 millions de dollars sont dépensés en publicité, et 30 secondes de réclames lors des finales NBA coûte pas moins de 460.000 dollars. Un magot qui aurait pu partir en fumée en cas d’inaction des dirigeants de la ligue. Pour une fois, argent et bon sens allait pouvoir trouver un terrain d’entente. Mais jusqu’où ?

La question du repreneur

Donald Sterling banni, il restait à trouver un repreneur. Et l’heureux gagnant a été Steve Ballmer.

S. Ballmer

Pour ceux qui ne le connaissent pas, Steve Ballmer est l’ancien PDG de Microsoft, succédant en 2000 à Bill Gates, co-fondateur et dirigeant historique de l’une des sociétés phares du secteur informatique. Comme son prédécesseur, Steve Ballmer fait partie des plus grandes fortunes de la planète. Selon Forbes, sa fortune est estimée à 20,7 milliards de dollars. Un pécule duquel il a dû retirer 2 milliards de dollars pour acquérir les Los Angeles Clippers vendu à prix d’or par Shelly Sterling, la femme de Donald Sterling. Un prix qui correspond à quatre fois la valeur estimée par Forbes et douze à quinze fois les revenus des Clippers sur une saison.

Steve Ballmer qui s’était retiré de la présidence de Microsoft en février 2014, avait déjà par le passé cherché à acquérir une équipe de basket. Il avait notamment cherché à acquérir les Supersonics de Seattle avant qu’ils ne soit déménager à Oklahoma City pour devenir le Thunder.

L’obligation pour Donald Sterling de vendre la franchise représentait une chance unique pour Ballmer de reprendre pied dans le « game » et s’offrir une franchise NBA. Une opportunité qu’il a saisie au bond, faisant montre d’une exubérance particulièrement démonstrative lors de son intronisation officielle comme nouveau propriétaire des Clippers.

Pourtant Ballmer était-il le bon choix ? Du strict point de vue de l’argent, Ballmer semble un choix, logique. Riche, à la retraite, il dispose de temps et de moyens pour gérer et suivre les affaires du club. Pourtant, vu les circonstances dans lesquels s’est opéré la vente peut-être aurait-il fallu se poser la question de comment trouver un profil qui tranche avec celle de « vieil homme blanc » aussi progressiste soit-il.

La question se pose d’autant plus alors que des études récentes sur le secteur informatique mettent en lumière la faible diversité du personnel dans ce secteur d’activité. On constate notamment la faible proportion de femmes dans ce secteur quel que soit le niveau de responsabilité. Les noirs et les hispaniques ne sont surreprésentés que dans les catégories telles que les concierges, jardiniers, agents de sécurité… Et si les travailleurs d’origine asiatique sont nombreux dans le secteur, les hispaniques et surtout les noirs sous très sous-représentés dans les effectifs des entreprises phares du secteur (Apple, Google, Facebook…). Dans une étude récente publiée par le magazine Fortune, Microsoft est classée dernière parmi 14 entreprises phares du secteur informatique, en matière de prise en compte de la diversité, Microsoft refusant de publier les chiffres sur la composition des effectifs au sein de l’entreprise.

Mais alors se pose la question de l’alternative. Si sur un plan symbolique, le choix de Steve Ballmer peut sembler discutable, le montant de la transaction a été de nature à décourager nombre de potentiels acquéreurs. Si l’on regarde du côté de la communauté noire, seule Oprah Winfrey, dispose d’une fortune estimée à près de 3 milliards de dollars. On pourrait aussi ajouter Michael Jordan, désormais milliardaire, mais déjà propriétaire des Charlotte Hornets.

Les plafonds de verre

Cette question de l’argent recoupe encore une fois une ligne raciale que l’élection d’Obama est loin d’avoir effacée. Que l’on regarde du côté des plus pauvres ou des plus riches le fossé prend la dimension d’un immense canyon. Les chiffres qui suivent sont discutables, ils sont en tout cas éloquents. Sur les plus de 5 millions de millionnaires que comptent les États-Unis, seuls 35.000 d’entre eux seraient noirs (source: Dennis Kimbro), soit 0,7% d’entre eux. Quand on prend les milliardaires, seule Oprah Winfrey parvient à se hisser dans le classement des 400 personnes les plus riches du pays.

La dimension raciale ne se trouve pas simplement derrière la question de l’actionnariat. Outre Michael Jordan avec les Charlotte Hornets, dans certains franchises, des stars tels que Jay-Z ou Will Smith ont participé de manière symbolique au capital des Brooklyn Nets et des Philadelphie 76ers, servant par la même d’ambassadeur de leur équipe auprès du public.

Elle se retrouve aussi dans la conception du jeu développée par les différentes équipes. La victoire des San Antonio Spurs lors de la dernière saison est en ce sens positive. Car elle marque la victoire d’une équipe qui a brillé par sa capacité à produire une performance collective, avec une solidarité et une rotation entre les joueurs « majeurs » et ceux habituellement sur le banc qui ont su faire la différence tout au long de la saison.

La performance collective des Spurs tranche avec le modèle des joueurs superstars aux statistiques folles, au potentiel athlétique hors-normes et perçus comme étant capables de gagner un match à eux tout seuls. Un profil de joueur qui colle malheureusement avec les stéréotypes accolés aux athlètes noirs, dont les qualités physiques et athlétiques seraient le pendant d’une faible capacité à élaborer des phases de jeu réfléchies et sophistiquées, et sortir d’une logique presque instinctive.

Cette confrontation s’est en partie matérialisée en finale de Conférence Ouest, dans la série entre le Thunder d’Oklahoma City et les Spurs, série remportée par San Antonio. Une confrontation où l’on annonçait les Spurs détruits par la puissance combinée de Russell Westbrook et de Serge Ibaka, et la dextérité de Kevin Durant. Une manière par ailleurs d’annoncer la confrontation entre le « Big Three » du Thunder et celui du Heat de Miami composé des non moins talentueux Dwayne Wade, Chris Bosh, et Lebron James. Le Thunder devait ainsi balayer le trio vieillisant des Spurs (Duncan/Parker/Ginobili), pour offrir au public LE combat au sommet.

Ce fut pourtant l’inverse qui se produit, avec la qualification des Spurs pour la finale NBA. Une victoire que les Texans ont confirmée en finale NBA en surclassant le Heat de Miami.

C’est peut-être ici que se niche la nuance entre se débarrasser des racistes et d’en finir avec le racisme. Et visiblement il reste du travail…

P.S: Un deuxième propriétaire, Bruce Levenson, a décidé de révéler son racisme, mais cette fois-ci, il semblerait que ce soit une sombre combine pour pouvoir se débarrasser des Hawks d’Atlanta, une franchise qui ne rapporterait pas assez d’argent. Et si être raciste permettait de gagner encore plus d’argent? Ce serait un comble…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s