LES HÉROS DU BOUT DU MONDE

En 1998, le groupe de rap Expression Direkt sortait un album appelé « Le bout du monde », un titre en forme de boutade pour tous les Parisiens qui disent que Mantes-La-Jolie (situé à 60 km de la capitale française) c’est loin. Les distances sont parfois psychologiques ou symboliques et dans le cas du football professionnel, les limites du monde semblent recouvrir celles de l’Europe, qui voient régulièrement le débarquement d’extra-terrestres en provenance d’Amérique du Sud, d’Afrique et parfois d’Asie.

Aujourd’hui, nous traversons la Méditerranée pour parler de la finale de la Ligue des Champions Africaine, une rencontre qui a vu s’opposer l’AS Vita Club de Kinshasa et l’Entente Sportive (Wifak en arabe) de Sétif, avec pour dénouement la victoire de l’équipe sétifienne. Un succès des Aigles Noirs qui représente un événement pour le football algérien puisque c’est la première victoire pour un club algérien dans cette compétition depuis 1990 avec la Jeunesse Sportive de Kabylie (JSK). Sétif avait également déjà remporté l’épreuve en 1988.

ententesetif1988

L’équipe de l’E.S Sétif de 1988

Une finale qui s’est joué sur un format de matches aller-retour, avec la rencontre aller en République Démocratique du Congo et le retour à Blida en Algérie. Les deux matches se sont soldés sur des résultats nuls, 2-2 à Kinshasa et 1-1 à Blida, la victoire revenant à Sétif grâce à un plus grand nombre de buts inscrits à l’extérieur.

Un dénouement qui peut sembler frustrant, les deux équipes finissant cette double confrontation sur un score de parité, donnant l’impression d’un triomphe en demi-teinte pour l’E.S Sétif. Malgré tout, la victoire semble logique, car si les deux équipes se sont tenus, les Algériens ont systématiquement été les premiers à trouver la faille dans la défense congolaise. Il aurait même pu se mettre à l’abri dès le match aller à Kinshasa, où les Sétifiens ont eu plusieurs occasions de tuer le match, avant que les Congolais ne trouvent les ressources pour revenir au score.

Dans ce contexte, le match retour à Blida a été géré par Sétif qui a réussi à contrôler son adversaire, conscient de son avantage avec ces deux buts inscrits à l’extérieur. De son côté, l’AS Vita n’est pas parvenu pas à emballer le match et enlever un trophée promis aux joueurs de Sétif. Une logique qui a nuit à la qualité du jeu, avec un match joué sur un faux rythme, où les Sétifiens ont surtout cherché à mettre en échec les tentatives congolaises.

Ce sont pourtant les Algériens qui parviennent à ouvrir le score à la 49e minute par Sofiane Younès reprenant du pied gauche au deuxième poteau un centre coté droit de El Hedi Belameiri. L’AS Vita égalisera cinq minutes plus tard par Lema Mabidi, d’une frappe puissante aux vingt mètres plein axe qui n’a laissé aucune chance à Sofiane Khedairia, le gardien sétifien. Malgré cette égalisation, les joueurs de l’AS Vita n’ont pas semblé en mesure de faire la différence sur la fin de match.

Les Congolais de l’AS Vita qui pourront peut-être regretter la physionomie du match aller, où ils ont dû rapidement courir après le score après avoir encaissé un but « casquette » dès le début de rencontre (but contre son camp de Mebele à la 17e minute sur un corner anodin), ce qui a laissé plus d’espaces aux attaquants sétifiens dont ils ont su profiter par l’intermédiaire de Djahnit qui a inscrit un joli but après un échange de passes avec Abdelmalek Ziaya (47e).

Entre-temps, L’AS Vita n’avait pu revenir dans le match que grâce à une main involontaire de Lagraa dans la surface en fin de première mi-temps, offrant un penalty aux Congolais à un moment où ils semblaient au bord de la rupture. L’AS Vita qui parvint de nouveau à revenir au score à la 76e minute grâce une magnifique frappe du pied droit signé Léma Mabidi venue se loger dans la lucarne gauche du but sétifien.

Lema "Mark Landers" Mabidi (Aller)

Lema « Mark Landers » Mabidi au match aller…

... Et au retour

… Et au retour

Dès lors, malgré le résultat, la physionomie des deux matches rend compte de la maîtrise sétifienne, qui a contrôlé son adversaire et mérite ainsi la consécration obtenue samedi soir à Blida.

L’ES fierté des Staifis

L’ES Sétif est la meilleure équipe algérienne de ces dernières années. Les Aigles Noirs ont remportés quatre championnats (2007, 2009, 2012, 2013) sur les huit dernières années, réalisant au passage le doublé coupe-championnat lors de la saison 2009/2010. Si le club algérien le plus titré et le plus connu hors des frontières du pays reste la Jeunesse Sportive de Kabylie, l’ESS est parvenu à supplanter le club de Tizi-Ouzou au sommet du football algérien. L’un des meilleurs algériens lors de la dernière Coupe du Monde, Abdelmoumène Djabou a débuté sa carrière sportive à l’ES Sétif.

Djabou

Abdelmoumène Djabou, international algérien, formé à Sétif. Il joue aujourd’hui en Tunisie pour le Club Africain.

Aujourd’hui, le collectif des Noirs et Blancs est construit autour d’un assemblage de joueurs recrutés dans le championnat algérien mais aussi en France, dans les divisions amateurs, parmi des joueurs qui sont passés par des centres de formations de clubs professionnels (Sochaux, Toulouse, Metz) et qui trouvent en Algérie une occasion de briller. Au milieu de ce collectif hétéroclite, il faut mentionner Akram Djahnit, jeune joueur formé au club et qui est l’une des étoiles montantes du football algérien. Il a d’ailleurs largement participé au succès de Sétif cette année dans son poste de milieu offensif axial.

Akram Djahnit, sétifien depuis toujours et l’un des espoirs du football algérien. Il a eu l’occasion de montrer son talent durant cette compétition.

Akram Djahnit, sétifien depuis toujours et l’un des espoirs du football algérien. Il a eu l’occasion de montrer son talent durant cette compétition.

Une équipe de Sétif qui a enregistré de nombreux départs pendant l’été, avec notamment Rachid Neji et Hacene Ogbi Benhadouche, des joueurs qui avaient marqué lors des premiers tours de la compétition avant de changer de club pendant l’été. Ce type de situation est récurrente avec une Ligue des Champions qui se joue sur une année civile, avec le début de la compétition en février et la finale début novembre, et donc à cheval sur deux saisons. L’avant-centre du Wifak de Sétif, Abdelmalek Ziaya est, quant à lui, arrivé au club au mois de juillet. La majorité des joueurs qui ont disputé la finale n’étaient pas à Sétif lorsque le club a remporté le championnat lors de la saison 2012/2013. Ce manque de stabilité de l’effectif n’a pourtant pas empêché Sétif de s’imposer dans la plus prestigieuse compétition africaine

A. Ziaya au micro de Bein Sport. De retour à Sétif en juillet 2014, club où il a connu les plus belles heures de sa carrière entre 2005 et 2010.

A. Ziaya au micro de Bein Sport. De retour à Sétif en juillet 2014, club où il a connu les plus belles heures de sa carrière entre 2005 et 2010.

Au sein de cette équipe, ils sont trois joueurs franco-algériens à avoir disputé la finale : le gardien Sofiane Khedaïria, Toufik Zerara (qui a joué avec l’équipe de France espoirs) et El Hedi Belameiri, co-meilleur buteur de la compétition avec 6 buts. Des exemples parmi les nombreux joueurs bi-nationaux, plus d’une cinquantaine, qui tentent l’expérience du football algérien. Une réussite qui peut participer à l’accélération du flux de joueurs formés dans l’hexagone et désireux de tenter leur chance dans un club algérien afin de (re)lancer leur carrière professionnel.

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El Hedi Belameiri – attaquant de l’ES Sétif et co-meilleur buteur de la compétition (6 buts)

Dans les cas des joueurs de Sétif, c’est aussi avec cette finale gagnée et donc une qualification pour la Coupe du Monde des Clubs, la garantie d’une attention de la part d’observateurs et de recruteurs en Europe.

Une victoire méritée qui couronne un parcours solide de l’ES Sétif

La victoire de l’ES Sétif vient couronner un outsider de cette Ligue des Champions, dans une finale jouée entre deux équipes que l’on ne voyait pas forcément à ce niveau de la compétition. Beaucoup d’observateurs attendaient le Tout Puissant Mazembe (RDC) ou les équipes tunisiennes de l’Espérance de Tunis et du CS Sfaxien. Le tenant du titre, le Al Ahly du Caire a lui été éliminé dès les 8e de finales par les Libyens de Benghazi, avec en toile de fond l’agitation sociale qui touche l’Égypte et qui se retrouve autour des terrains.

L’ES Sétif est parvenu à se hisser en finale après avoir affronté plusieurs des grands d’Afrique du football. Les Camerounais du Cotonsport de Garoua (finaliste de l’épreuve en 2008) en 8e finales, puis l’Espérance de Tunis (Vainqueur en 2011) et le CS Sfaxien (Triple vainqueur de la Coupe de la Confédération en 2007/2008 et 2013 ; Équivalent de l’Europa League) en phase de poules et pour finir le Tout Puissant Mazembe (Double vainqueur de la Ligue des Champions en 2009 et 2010) en demi-finale. L’AS Vita que Sétif a affronté avait elle aussi déjà remporté l’épreuve en 1973.

Un parcours au cours duquel l’ES Sétif n’a subi qu’une seule défaite (3-2) face au TP Mazembe, lors du match retour à Lubumbashi (Sétif avait remporté le match aller 2-1). A l’inverse, l’Entente a multiplié les matches nuls, six sur l’ensemble de la phase finale, dont la majorité d’entre eux concédé à domicile. Une statistique qui montre la difficulté de Sétif a tué les matches, mais aussi la capacité de l’équipe algérienne à marquer et parfois même de gagner à l’extérieur comme face à l’Espérance de Tunis lors de la phase de poules.

Cette situation paradoxale s’explique en partie par la tactique mis en place par  Kheïreddine Madoui, l’entraîneur de Setif. Une stratégie essentiellement construite sur un jeu de contre s’appuyant sur la vitesse et la technique de joueurs comme Belameiri, Djahnit et Younès avec Ziaya en point d’appui à la pointe de l’attaque. Plus une équipe cherche à faire le jeu, plus elle s’expose aux attaques rapides des joueurs sétifiens. C’est peut-être ce qui a été fatal au TP Mazembe et à l’AS Vita, deux équipes qui en choisissant de prendre le jeu à leur compte, ont permis aux Aigles d’exploiter les faiblesses défensives de leurs adversaires.

A tous ces éléments, il faut ajouter un contexte qui a favorisé la progression de l’ES Sétif. On a parlé des troubles politiques et sociaux qui ont probablement joué sur les performances des clubs égyptiens. Un pays où le pouvoir militaire avait imposé un huis-clos pour tous les matchs de clubs sur le sol égyptien, avec des matches parfois délocalisés au quatre coins de l’Egypte. Le Al Ahly (populaire en arabe) de Benghazi a dû jouer tous ses matches en Tunisie du fait des conflits armés sur le territoire libyen. Une situation qui a handicapé le club libyen facilement battu par Sétif.

Au-delà des conflits politiques qui se sont invités dans la compétition, on peut aussi parler de la crise larvée que traverse l’Espérance de Tunis et qui ont fait du grand club tunisien un adversaire à la portée de Sétif qui est parvenu à les battre à Tunis (2-1) lors des phases de poule.

Seules des équipes semblaient en mesure de gâcher le rêve des Sétifiens, le TP Mazembe, que Sétif a éliminé en demi-finale, et le CS Sfaxien, que Sétif a affronté en phase de poules ( deux fois 1-1) et qui a été éliminé par l’AS Vita en demi-finale.

Quelle portée à la victoire de Sétif ?

Lors de la dernière victoire de Sétif en Ligue des Champions (« Coupe des Clubs Champions ») en 1988, le football algérien était à son zénith. Au-delà de la fameuse Coupe du Monde 1982, les clubs algériens ont remporté trois tires de Champions d’Afrique des Clubs (1981, 1988, 1990) et remporté la Coupe d’Afrique des Nations en 1990.

Parmi l’équipe qui remporte à Alger, la Coupe d’Afrique des Nations en 1990, deux joueurs de Sétif sont alignés dans le onze de départ : le gardien Antar Osmani, et Abdelhakim Serrar en défense. A l’époque l’équipe est quasi-intégralement composé de joueurs issus du championnat algérien.

Abdelhakim Serrar a été joueur de Sétif dans les années 1980 avant d'en devenir le président dans les années 2000 (jusqu'en 2012 où il a été remplacé par Hassan Hamar). Il a été l'un des artisans des succès du club ces dernières années.

Abdelhakim Serrar a été joueur de Sétif dans les années 1980 avant d’en devenir le président dans les années 2000 (jusqu’en 2012 où il a été remplacé par Hassan Hamar). Il a été l’un des artisans des succès du club ces dernières années.

Aujourd’hui, la situation n’est plus comparable, car la plupart des joueurs qui composent l’équipe nationale évoluent en Europe avec une majorité de bi-nationaux, formés dans des clubs français (Brahimi, Feghouli, Medjani…). Les joueurs algériens qui parviennent à obtenir des contrats dans des pays étrangers sont le plus souvent engagés en Tunisie ou dans des championnats européens considérés comme « périphériques » (Portugal, Turquie, Europe de l’Est…). L’élévation du niveau de jeu en Algérie peut permettre à plus de footballeurs de trouver une place dans les (grands) championnats européens mais aussi sortir du côté « aventureux » que peut avoir le parcours de certains joueurs qui surévaluent leur potentiel et ne parvienne jamais à s’imposer à l’étranger.

L’autre perspective est celle de la transformation du championnat algérien en une compétition africaine de premier plan, capable de concurrencer les championnats tunisiens et égyptiens qui restent aujourd’hui les références sur le plan africain. Deux objectifs qui ne sont pas contradictoires, le football algérien a besoin « d’ambassadeurs » à l’étranger, que ce soient des joueurs ou des techniciens mais aussi des acteurs qui prennent à bras le corps le défi de reconstruire le football en Algérie.

Et maintenant ?

Grâce à cette victoire, l’E.S Sétif est automatiquement qualifiée pour la prochaine Ligue des Champions Africaine où elle sera accompagnée par deux autres clubs algériens dont l’USM Alger qui vient de remporter le championnat national. Sétif est également qualifié pour la Coupe du Monde des Clubs qui aura lieu fin décembre au Maroc. Elle y affrontera les vainqueurs des différentes coupes continentales avec le rêve d’affronter le Real de Madrid en finale de la compétition.

Une Coupe du Monde des Clubs où les Sétifiens croiseront peut-être l’équipe des Western Sydney Wanderers qui a remporté, le même soir que Sétif, la Ligue des Champions Asiatique au dépens du club saoudien d’Al Hilal.

Qui a la plus belle coupe ? En haut à gauche, le trophée africain, sud-américain (Libertadores), nord-americain et asiatique. En bas à gauche, le trophée européen, la coupe du monde des clubs, et le trophée océanien.

Qui a la plus belle coupe ? En haut (en partant de la gauche) le trophée africain, sud-américain (Libertadores), nord-américain et asiatique. En bas (par la gauche) le trophée européen, la coupe du monde des clubs, et le trophée océanien.

Ces succès sportifs s’accompagnent de récompenses financières qui devraient avoisiner les 2 millions d’euros. (1,15 millions pour la victoire en Coupe d’Afrique, 850.000 pour la participation à la Coupe du Monde des Clubs). Des montants qui équivalent au budget annuel d’un club de première division en Algérie et qui ne peuvent être que les bienvenues  notamment si elles permettent d’accompagner le développement et la professionnalisation du club avec la construction en cours d’un nouveau stade ou le développement du centre de formation du club.

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