CAN EN GUINÉE-ÉQUATORIALE : MIEUX QUE RIEN OU PIRE QUE TOUT ?

Alors que les éliminatoires pour la CAN 2015 s’achèvent ce soir, un certain flou entoure la compétition qui se jouera en Guinée-Équatoriale au mois de janvier prochain. De nombreuses questions ont été soulevées ces derniers jours, suite à la décision de la CAF de retirer l’organisation de la CAN au Maroc qui demandait son report à janvier 2016 en raison de l’épidémie Ebola qui touche plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest.

A deux mois de la compétition, petit tour d’horizon des enjeux qui entourent la compétition

– La Guinée-Équatoriale peut-elle accueillir la compétition ?

La Guinée a fourni à la CAF une liste de quatre stades pour accueillir la compétition. Lorsque l’on regarde la liste, on peut voir que trois stades (Malabo, Bata et Ebebiyin) sont conformes au standing de la compétition alors que des doutes peuvent subsister sur le dernier (Mongomo). Deux stades ont des contenances importantes en supporters (40.000 places à Bata et 15.000 à Malabo) et ont déjà servi pour accueillir la CAN 2012. Le troisième de taille plus modeste (5.000 places à Ebebiyin) sert pour les finales des coupes nationales de football en Guinée-Équatoriale et peut donc être considéré comme un terrain adéquat pour la compétition. Par contre les photos diffusées sur internet du stade de Mongomo et notamment de la pelouse laisse planer des interrogations sur la qualité des infrastructures sur place.

Les critiques sur les stades guinéens ont notamment porté sur les dimensions des stades avec deux enceintes limitées à quelques milliers de spectateurs. Dans la pratique, il ne faut pas nécessairement se focaliser sur ce paramètre. La CAN se joue souvent avec une audience limitée. En dehors des matches disputés par le(s) pays organisateur et quelques rencontres entre grandes nations africaines, l’audience des rencontres de la CAN se limitent régulièrement à quelques milliers de personnes. Vu la situation géographique de la Guinée-Équatoriale mais aussi les délais d’organisation de la compétition, il est probable que les stades soient partiellement vides, même dans les enceintes les plus petites.

 Infographie - Des stades trop petits pour accueillir tous les spectateurs? Pas si sur... (Cliquez pour agrandir)

Infographie – Des stades trop petits pour accueillir tous les spectateurs? Pas si sur… (Cliquez pour agrandir)

L’organisation de la compétition par la Guinée-Équatoriale pose néanmoins d’autres problèmes. Le pays a pu répondre au pied levé aux demandes de la CAF du fait de plusieurs facteurs. Le premier est que le pays a récemment co-organisé la CAN 2012 avec le Gabon et donc dispose d’infrastructures relativement récentes. D’autre part, le pays dispose d’une manne pétrolière qui lui permet d’afficher un des plus hauts niveaux de revenus par habitant sur le continent africain (29 940 dollars en 2013, mais avec de très fortes disparités sociales).

Le dernier élément soulevé notamment par les supporters marocains porte sur le caractère opportuniste de la candidature équato-guinéenne. La sélection de Guinée-Équatoriale avait en effet été éliminé dès le tour préliminaire des éliminatoires de la CAN 2015, suite à une disqualification. La sélection équato-guinéenne avait aligné un joueur (Thierry Fidieu Tazemeta) qui ne disposait pas encore de la nationalité sportive du pays mais de celle de son pays d’origine, le Cameroun. Une anecdote qui a fait rire jaune les supporters marocains, voyant leur pays mis au ban par la CAF avec de lourdes sanctions en perspective grâce au secours d’une sélection qui n’avait elle-même pas respecté les règlements prévus pour les éliminatoires de la CAN.

– Le Maroc avait-il raison de craindre l’épidémie ?

MOHAMMED-OUZZINE-MAROC

Mohamed Ouzzine, le ministre de la Jeunesse et des Sports du gouvernement marocain. C’est lui qui a annoncé publiquement la demande marocaine de report de la CAN à janvier 2016.

Cette situation rocambolesque trouve pourtant son point de départ du côté du Maroc. Le pays qui avait été initialement désigné pour organiser la CAN avait officiellement demandé en octobre dernier le report de la CAN à janvier 2016 face au « cas de force majeur » représentée par le virus Ebola qui a tué plus de 5000 personnes principalement en Afrique de l’Ouest.

Cette demande du Maroc a été l’occasion d’un bras de fer entre le gouvernement marocain et Issa Hayatou, le secrétaire général de la CAF. Dans la pratique, et par-delà les arguments avancés des deux côtés, la décision du gouvernement marocain a visé principalement à protéger l’économie du pays et notamment l’activité touristique qui est le principal moteur économique du pays. Il est difficile d’établir un chiffre précis sur les revenus liés à la CAN. Mais d’après RFI, l’édition 2008 de la CAN qui s’est déroulée au Ghana aurait généré un chiffre d’affaires de 100 millions d’euros pour le pays organisateur. Un chiffre qui, même doublé, ne pèse pas lourd face aux 6,9 milliards de dollars (5,5 milliards d’euros) de recettes générées en 2013 par le secteur touristique au Maroc.

Le Maroc a donc décidé de préserver son économie quitte à sacrifier le football. Une décision qui peut sembler d’ailleurs rassurante vu la manière dont s’est organisée la Coupe du Monde de football au Brésil et qui a montré la subordination du gouvernement brésilien aux conditions édictées par le FIFA et ce malgré la contestation que cela a pu susciter parmi la population brésilienne.

Le Maroc est dans une situation idéale du point de vue touristique. Il est l’une des destinations les plus prisées au monde, et par ailleurs bénéficie d’un contexte où les touristes européens délaissent partiellement certaines destinations comme la Tunisie et surtout l’Égypte du fait des tensions politiques et sociales que connaissent les deux pays. Le Maroc a probablement fait ce constat du comportement « irrationnel » des touristes. A titre d’exemple, l’Afrique du Sud a enregistré une baisse spectaculaire des touristes en provenance des pays occidentaux, notamment sur le segment des safaris. Une baisse directement connectée aux peurs liées à Ebola alors que le pays est située à plusieurs milliers de kilomètres de la zone la plus touchée par l’épidémie (la Guinée est plus proche en distance de la France que de l’Afrique du Sud).

Africa-Ebola-Howfar

Certains pays africains sont plus éloignés de la zone la plus touchée par le virus que les pays du sud-ouest de l’Europe

Dans ces conditions, imaginez l’effet qu’aurait eu la diffusion par les médias occidentaux du moindre cas d’infection par le virus Ebola sur le sol marocain à l’occasion de la CAN.

Une position « rationnelle » qui a pourtant valu au Maroc de vives réactions sur le continent africain, avec le reproche fait au royaume chérifien de préférer les touristes européens aux supporters africains dans une forme de racisme déguisé sous des discours de « sécurité sanitaire ».

Sur ce point, il est néanmoins important de rappeler que le Maroc a respecté l’ensemble des recommandations de l’OMS en matière de gestion de la « crise sanitaire » liée à la propagation du virus Ebola (maintenir des vols commerciaux avec les pays touchés, établir des dispositifs de contrôle et d’informations dans les aéroports et aux frontières). Son gouvernement a donc toute légitimité à assumer un « principe de précaution » quand bien même ses arrières-pensées seraient principalement de type économique. L’OMS avait de son côté indiqué (diplomatiquement) que concernant les « réunions internationales et rassemblements de masse », il s’agissait de « décisions délicates qui doivent être prises au cas par cas » et pour lesquels les pays concernés doivent « recourir à une approche fondée sur le risque pour prendre ces décisions ».

– Fallait-il annuler ou reporter la compétition ?

Issa Hayatou, le secrétaire général de la Confédération Africaine de Football

Issa Hayatou, le secrétaire général de la Confédération Africaine de Football. Il a promis des « sanctions lourdes » à l’égard du Maroc

Cette question est difficile car, dans cette affaire, les intérêts économiques du Maroc se sont heurtés à ceux de la Confédération Africaine de Football. Mais sur le strict plan du calendrier, la décision semblait compliquée. A l’été 2015, se tiendra la Copa America et en janvier 2016 est prévu la CHAN (Championnat d’Afrique des Nations), compétition internationale entre sélections africaines et réservé aux joueurs évoluant dans les championnats africains. La compétition a elle aussi lieu tous les deux ans, la prochaine édition se déroulant au Rwanda.

Pour la CAF, le report à janvier 2016 signifierait l’annulation d’une de ces deux compétitions et donc un manque à gagner conséquent pour la CAF. La vente de droits TV et marketing devrait rapporter environ 8 millions d’euros (11,7 millions de dollars) par édition de la CAN et de 4 à 6 millions d’euros par CHAN. Un manque à gagner conséquent pour la CAF, qui a dû peser dans la décision finale de la CAF de maintenir la CAN aux dates prévues.

Un décalage complet du calendrier (CAN + CHAN) aurait probablement entraîner une renégociation à la baisse des droits TV et marketing pour ces compétitions et donc également un manque à gagner pour la CAF.

On le voit bien derrière cette question de calendrier se cache des intérêts économiques divergents qui se sont opposés autour de l’organisation de la CAN 2015. Les sanctions qui menacent le Maroc vont être à la hauteur des « risques » que le pays a fait prendre à la CAF et à ses finances. On parle déjà de quatre ans de suspension des compétitions africaines et de lourdes sanctions financières.

– Pourquoi maintenir la CAN en janvier sur un rythme d’une fois tous les deux ans ?

C’est la question qui est revenue sur le tapis à l’occasion de la controverse qui a entouré l’organisation de la CAN 2015. Sur le choix du mois de janvier, il faut rappeler des données climatiques, avec la chaleur qui frappe nombre de pays (notamment autour du Sahara) pendant l’été de l’hémisphère nord mais aussi la saison des pluies qui concerne nombre de pays de la zone équatoriale. D’autre part, et il y a probablement un lien avec les données climatiques, le calendrier des compétitions continentales africaines (Ligue des Champions, Coupe de la Confédération) s’organisent de février à novembre. Néanmoins, certains championnats, comme les pays d’Afrique du Nord, suivent le même calendrier qu’en Europe, encore une fois pour des raisons climatiques.

L’Afrique n’est d’ailleurs pas la seule région du monde qui applique ce type de calendrier. L’Asie est aussi dans la même situation. En janvier 2015, aura lieu la Coupe d’Asie des Nations, organisée cette année en Australie (rattachée sportivement à l’Asie depuis 2006). Certains joueurs asiatiques évoluant en Europe participeront au tournoi, ce qui suscitent des réactions comme celle de Filipo Inzaghi, le coach du Milan AC qui cherche à recruter un joueur au moment du mercato d’hiver pour compenser l’absence de Keisuke Honda, le joueur japonais, qui sera en Australie au mois de janvier. Pourtant ces absences sont moins remarquées car les joueurs asiatiques sont moins nombreux en Europe (93 joueurs dans toute l’Europe contre 130 joueurs africains uniquement dans le championnat de France) et d’autre part parce que cette compétition n’a lieu qu’une fois tous les quatre ans.

Le choix fait par l’Afrique d’une CAN tous les deux ans est donc atypique. Il s’explique par une politique volontariste de développement du football en Afrique ou le sport est très populaire. Le rythme d’organisation de la compétition répond à deux objectifs : le développement des infrastructures dans les pays chargés d’organiser la CAN mais aussi permettre à des pays qui ne peuvent jouer face à des grandes équipes européennes ou sud-américaines d’avoir accès à des compétitions internationales et bénéficier de la visibilité qui va avec. Aujourd’hui, ces objectifs se heurtent aux impératifs des clubs professionnel en Europe qui souhaitent conserver leurs joueurs à disposition au mois de janvier-février, moment où les championnats européens battent leur plein.

Une situation qui pèse sur les joueurs qui doivent parfois choisir entre la sélection et le club notamment lorsqu’il sont en fin de contrat et risquent de ne pas être renouvelés s’ils sont en conflit avec leur club. Une situation bien expliquée par le malien Cedric Kanté dans une interview au journal Le Monde.

– Qui sont les favoris et les grands absents de la compétition ?

Le Ghana d'Asamoah Gyan (gauche) et l'Algérie de Yacine Brahimi (droite) feront partis des favoris de cette CAN 2015

Le Ghana d’Asamoah Gyan (gauche) et l’Algérie de Yacine Brahimi (droite) feront partis des favoris de cette CAN 2015

Difficile de savoir qui l’emportera lors de cette édition 2015. Parmi les facteurs d’incertitude, on peut citer le changement de climat entre le Maroc et la Guinée-Équatoriale risque de modifier complètement la préparation des différentes équipes.

Une compétition ouverte qui se jouera sans quelques unes des grandes nations africaines. Car si des pays comme l’Algérie, le Ghana ou la Côte d’Ivoire sont parvenus à se qualifier, d’autres n’ont pas eu la même réussite. Les éliminatoires ont donné lieu à quelques surprises puisque des équipes comme le Nigeria, l’Égypte ou le Togo ne seront pas de la partie. En plus de ces éliminations « sportives », on peut bien sur noter l’absence « administrative » de la sélection marocaine qui disposait d’une équipe solide qui aurait pu lui permettre de bien figurer dans la compétition.

Le Nigeria, tenant du titre, sera absent de la CAN 2015

Le Nigeria, tenant du titre, sera absent de la CAN 2015

Si l’on veut faire un pronostic pour la prochaine Coupe d’Afrique des nations, l’un des paramètres importants à prendre en compte c’est la différence entre les performances des différentes sélections à la CAN et sur la scène internationale.  Ces dernières années, seul le Nigeria est parvenu à enchaîner une victoire à la CAN et une bonne performance en Coupe du Monde (8e de finales). Sur les cinq dernières éditions de la CAN, on a pu voir un triplé de l’Égypte (2006, 2008, 2010) et en 2012 la victoire surprise de la Zambie face à la Côte d’Ivoire. Cela signifie que des équipes comme l’Algérie ou le Ghana qui ont bien figuré lors des dernières éditions de la Coupe du Monde, ne sont pas à l’abri d’une déconvenue lors de cette CAN. Elles devront notamment se méfier de la République Démocratique du Congo (RDC) qui s’est difficilement qualifiée pour cette CAN (3e de son groupe derrière le Cameroun et la Côte d’Ivoire) mais qui a placé deux clubs en demi-finales de l’édition 2014 de la Ligue des Champions africaine (TP Mazembe et AS Vita). La Tunisie semble également revenir au plus haut niveau, avec des clubs comme le CS Sfaxien ou l’Espérance de Tunis, qui ont réalisé de bonnes performances sur le plan continental ces dernières années.

L'AS Vita, club congolais (RDC - en jaune et noir)  lors  de sa victoire en demi-finale de la Ligue des Champions 2014  face au club tunisien du CS Sfaxien.

L’AS Vita, club congolais (RDC – en jaune et noir) lors de sa victoire en demi-finale de la Ligue des Champions 2014 face au club tunisien du CS Sfaxien.

L’issue de la compétition pourrait aussi se jouer sur le tirage au sort. Pour rappel, les 16 équipes sont réparties en quatre pots, le pays organisateur étant automatiquement dans le pot 1. On effectue alors un tirage au sort afin de constituer quatre groupes de quatre équipes. Les équipes sont réparties entre les pots avec un classement basé sur les résultats au trois dernières coupes d’Afrique. Avec ce système, des équipes comme le Cameroun et le Sénégal seront dans le pot 4, censé regrouper les équipes les plus « faibles ».  On pourrait donc se retrouver au premier tour avec un groupe  réunissant le Ghana, l’Algérie, l’Afrique du Sud (qui a éliminé le Nigeria) ou la RDC et le Cameroun. Autant dire que des favoris pourraient passer à la trappe dès le premier tour en fonction du tirage au sort.

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