UNE CLAQUE EN PASSANT

« Out of this world, Are you alien? » Outkast

L’album de Big K.R.I.T n’était peut-être le titre hip-hop le plus attendu de l’année mais il mériterait que l’on s’y attarde. L’ambition était affichée dès la pochette. Le titre, Cadillactica, et le visuel d’un homme au milieu de l’espace et happé par une lumière venue « d’en haut », ne peut que rappeler les deux premiers albums d’Outkast (Southernplayalistacadillacmuzik et Atliens) parus dans les années 1990 et sortis avant les premiers succès internationaux du groupe (Miss Jackson et So Fresh So Clean sur l’album Stankonia en 1999). Deux opus qui avaient fixés le style musical d’Outkast, à mi-chemin entre une esthétique de players, décalés, déjantés et volontairement en marge du « game ».

Big K.R.I.T s’inspire du duo d’Atlanta mais aussi d’un autre groupe légendaire du « dirty south », les UGK (Underground Kings) qui n’a pas connu le même succès qu’Outkast mais qui a marqué les débuts des années 1990 avec son style gangsta sudiste plus assumé et des sons tels que Pocket Full of Stones ou Feel Like I’m the One Who’s Doin Dope, tout un programme…

Des glorieux anciens qui ont, en quelque sorte, adoubé le jeune Big K.R.I.T lorsqu’il apparaît en featuring sur le morceau Gossip de Big Boi (Outkast) et en compagnie de Big Bun du groupe UGK. On retrouve d’ailleurs Big Bun sur l’album Cadillactica avec l’excellent morceau Mo’ Better Cool et sur lequel participe également Devin the Dude (routier du rap sudiste) et Big Sant. Les trois rappeurs étaient d’ailleurs déjà présents sur le premier album du K.R.I.T (King Remembered in Time), Live from the Underground sorti en 2013.

Mo Better Cool est un son léger, qui balance (swang) avec un jeu de piano à la Isaac Hayes en fond sonore accompagné de trompettes et de cow-bells, un morceau qui rappelle les années 1990, ses samples jazz-funk et ses boites à rythme. On retrouve ces influences sur d’autres morceaux comme le jazzy Angels, le nerveux My Sub (Part. 3) ou le groovy Third Eye.

L’album de Big K.R.I.T n’est pas simplement un hommage au son hip-hop du sud dont il est lui-même originaire. C’est peut-être d’ailleurs la force et la limite de Cadillactica. Big K.R.I.T, qui a produit l’essentiel des morceaux de l’album, a construit son album à partir de ce qui se fait de mieux dans le hip-hop U.S actuel. On ne peut, par exemple, s’empêcher de penser à Drake (couplets rappés avec une accroche fredonnée) et Usher en écoutant le morceau « Pay Attention », sur lequel Big K.R.I.T est accompagné de Rico Love. Mais cette familiarité n’explique pas à elle-seule la qualité de l’album. Car si Big K.R.I.T a trouvé son inspiration dans l’immense galaxie du hip-hop U.S, il est parvenu à s’approprier ces sonorités pour en faire un album de qualité.

Il rend d’ailleurs hommage au hip-hop dans le morceau Life liant sa propre existence et son inspiration à l’apparition du style musical. Le rappeur dit avoir trouvé la vie sur une planète, qui s’est créé grâce à un événement appelé le « 808 » une référence au TR-808, la fameuse boite à rythme fabriquée au début des années 1980 et associée aux débuts du hip-hop et notamment au morceau Planet Rock d’Afrika Bambaataa.

Cet album ne peut donc pas s’écouter de la même manière en fonction de si vous découvrez (il était temps…!) le hip-hop américain ou si avez écumé les disquaires spécialisés. Pourtant dans les deux cas, il est évident que vous pourrez apprécier la variété de l’album qui puise ses inspirations sonores dans des différentes directions sonores, entre le Soul Food en duo avec Rapahael Saadiq et King of the South, deux morceaux qui se suivent mais ne se ressemblent guère.

De ce point de vue, Cadillactica est un très bon album. Il n’avait pour ambition de révolutionner le genre mais de faire la démonstration du talent d’un rappeur au flow efficace et accrocheur, et qui parvient à ne pas enfermer son rap dans un seul style ou thématique. En filigrane, on ressent aussi le besoin pour Big K.R.I.T de rechercher une forme de sens à l’existence au-delà d’un matérialisme béat.

Un esprit qui transpire dans les morceaux Soul Food : « What happened to the Soul Food ? » (Qu’est-il arrivé à la nourriture de l’esprit?), ou Lost Generation en featuring avec Lupe Fiasco: « Prepare for combat/ peace and love still beyond that (…) Where the soul and mind is attached/ Stars will align on the map » (Prépare-toi pour le combat/ L’amour et la paix sont toujours au-delà (…) Là où l’âme et l’esprit sont réunis/ Les étoiles s’aligneront sur la carte).

Cet état d’esprit s’exprime sous une forme de nostalgie « missed those times » (cette époque me manque) qui semble à la fois renvoyer aux souvenirs de l’enfance et à ce temps (souvent imaginaire) qu’évoque parfois les « anciens » fait de dignité et de respect. Cet univers vertueux s’oppose au temps présent où se multiplie les pièges pour les jeunes noirs qu’ils soient le produit de leurs propres errements ou des embûches produites par le système, du racisme au harcèlement policier.

On retrouve aussi plusieurs morceaux où Big K.R.I.T cherche à s’affirmer comme un rappeur qui n’est pas enfermé dans un genre, et dans une sorte de « rap régional » malgré sa revendication de « rappeur du sud » une manière de se placer au milieu de cette nouvelle génération de rappeurs dont il fait partie avec Kendrick Lamar, Schoolboy Q, A$AP Rocky et de réclamer lui aussi l’attention du public

Cet esprit semble se résumer dans les dernières paroles du morceau King of South : « I embody the South/ the swang, the bang/ The soul and the pain and the blues » ( J’incarne le Sud/ le style (balancement), le son (bruit)/ L’âme, la douleur et le blues (mélancolie)) comme si le Sud n’était qu’un point de départ en attendant de pouvoir de conquérir le reste de l’univers.

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