NFL – QUI VEUT LA PEAU DES REDSKINS ? (Deuxième Partie)

Cette pression qui s’accentue autour de l’équipe des Redskins vient de loin. Déjà en janvier 1992, lors du dernier Super Bowl disputé et remporté par Washington, une manifestation de moindre ampleur s’était tenue à Minneapolis, ville qui accueillait la finale du championnat de football.

Mais les prémices de cette contestation sont à rechercher dans les années 1960-1970. De cette époque date les premières condamnations d’organisations indiennes, comme le NCAI (Congrès National des Amérindiens), contre les noms et les mascottes jugées racistes ou dégradantes par les Amérindiens. C’est aussi à cette époque que le nombre de jeunes amérindiens parvenant à entrer à l’université va aller croissant. Au sein de ces institutions, les étudiants amérindiens vont être confrontés aux équipes portant des noms en « hommage » aux Amérindiens.

A cette époque, certaines universités accéderont aux demandes de changement de mascottes. C’est le cas par exemple des prestigieuses Darmouth et Stanford. Ces deux universités comptaient des équipes sportives surnommées les Indians, le nom sera modifié en 1969 pour Darthmouth et 1972 pour Stanford, pour devenir respectivement les Big Green et les Cardinal. Pourtant, dans une majorité de cas, la nécessité de préserver « la tradition » représentée par le nom l’emporta sur la gène provoquée par ces mascottes, ou la vue des milliers de fans singeant les amérindiens.

Un débat qui dépasse la NFL

Le débat qui entoure aujourd’hui l’équipe de Washington n’est donc pas le premier du genre. En 1996, un documentaire – In Whose Honor ? – est réalisé par Ray Rosenstein pour parler du combat initié par une étudiante amérindienne de l’université d’Illinois contre le nom  The Fighting Illini  et la mascotte de l’équipe, le Chief Illinwek. Dans le documentaire, on voit l’étudiante s’insurger contre ce qu’elle considère comme une insulte à sa culture. Elle dénonce notamment le fait que le Chief Illinwek  soit une manière de se moquer des traditions indiennes en utilisant de manière récréative (à la mi-temps d’un match de basket ou de football) des danses et des vêtements qui au départ sont présents dans certaines cérémonies sacrées pour les amérindiens.

Le Chief Illinwek, la mascotte des Fighting Illini, nom des équipes sportives de l'Université de l'Illinois. Une mascotte "officiellement bannie en 2007 par la direction de l'université.

Le Chief Illinwek, la mascotte des Fighting Illini, nom des équipes sportives de l’Université de l’Illinois. Une mascotte « officiellement » bannie en 2007 par la direction de l’université.

Le documentaire montre par ailleurs l’opposition qui s’installe entre une poignée d’activistes, indiens ou non, et des étudiants, souvent blancs qui s’en prennent à eux en leur expliquant qu’ils devraient être contents, prendre ces noms comme une marque de respect.

Aux côtés de ces supporters plus ou moins vindicatifs, on trouve aussi des anciens étudiants (alumnii) qui pèsent de toutes leurs finances et des contributions qu’ils versent à leurs anciennes universités pour s’assurer du maintien de la tradition. En 2007, le compromis trouvé a été de maintenir le nom  Fighting Illini  tout en retirant le personnage du  Chief Illinwek  comme mascotte de l’équipe. Une décision qui permet néanmoins de « manière non-officielle » aux étudiants qu’ils le souhaitent de continuer à venir avec le déguisement du chef indien imaginaire, une possibilité exploitée par certains étudiants qui ont maintenu la « tradition » du Chief Illinwek

Une situation qui génère encore aujourd’hui des tensions sur le campus. La présence massive de supporters « déguisés en Indiens », criant « Chief » pendant les matches, a amené une étudiante amérindienne à écrire, fin mars 2014, une lettre à l’administration de l’université faisant part de ses « pensées suicidaires », du fait de la douleur et de la violence générées par ce qu’elle considère comme du mépris total et une image raciste des Amérindiens. Une démarche suivie d’une vague de solidarité de la part de certaines associations sur le campus mais qui montre aussi l’isolement des étudiants amérindiens dans une université où ils seraient une trentaine sur plus de 40.000 étudiants.

Xochitl Sandoval, une étudiante améridienne de l'université d'illinois qui a fait part dans une lettre adressé à la présidence de l'université de ses "pensées suicidaires" face à l'omniprésence d'étudiants/supporters déguisés en "Indiens"

Xochitl Sandoval, une étudiante améridienne de l’université d’illinois qui a fait part, dans une lettre adressé à la présidence de l’université, de ses « pensées suicidaires » face à l’omniprésence d’étudiants/supporters déguisés en « Indiens »

Plus récemment, le conseil scolaire de la ville d’Oklahoma City a décidé début décembre de débaptiser les équipes sportives d’un des lycées de la ville (Capitol Hill) qui avaient choisi de s’appeler les Redskins. Une décision applaudie par les organisations amérindiennes locales mais qui a aussi provoqué une manifestation devant le l’établissement, une partie des lycéens réclamant le maintien du nom Redskins et estimant ne pas avoir eu leur mot à dire dans la décision.

Des lycéens de Capitol Hill (Oklahoma City) manifestant contre la décision du conseil scolaire de la ville d'abandonner le nom Redskins pour les équipes de sport du lycée

Des lycéens de Capitol Hill (Oklahoma City) manifestant contre la décision du conseil scolaire de la ville d’abandonner le nom Redskins pour les équipes de sport du lycée

Derrière ces combats locaux, se niche la difficulté pour les populations à s’extirper des clichés qui les entourent et notamment celles des valeurs guerrières et de courage qui sont associée la vision du noble sauvage, de l’Indien prêt à lutter jusqu’au bout pour une cause qui semble perdue, une image qui colle parfaitement avec un certain idéal de l’athlète de haut niveau. La persistance de ce type de clichés montre aussi l’impossibilité pour les populations amérindiennes d’exister au présent, ou être considérés comme une société digne d’intérêt, avec ses traditions, sa culture et un avenir.

Le discours de nombre de supporters, qui pensent rendre hommage aux Indiens, montre à quel point ces préjugés procèdent de mécaniques tellement ancrés dans l’inconscient collectif américain qu’elles peuvent difficilement être remises en cause simplement par une action collective demandant à « changer un nom ». Pourtant, le débat qui entoure les Washington Redskins a une portée symbolique d’autant plus grande qu’elle concerne l’une des franchises sportives les plus connues du pays, ce qui donne à l’issue de cette histoire un sens particulier, notamment pour les Amérindiens, peut-être plus important que le changement de nom en lui-même.

La bataille de l’opinion amérindienne

Dans son combat pour conserver le nom de sa franchise, Daniel Snyder, le propriétaire des Washington Redskins est conscient que le soutien des fans n’est pas suffisant. Il cherche également à faire la démonstration qu’il dispose du soutien d’un nombre significatif d’Amérindiens et que seule une minorité d’entre eux est opposée au nom Redskins. Parmi les arguments utilisés, celui qui invoque un sondage daté de 2004 et qui montrerait que neuf Amérindiens sur dix ne se sentent pas offensé par le terme « redskin », sondage repris et par Dan Snyder et par Roger Goodell, le président de la NFL.

Un sondage qui est contesté par les activistes amérindiens parce qu’ils incluent tous les Américains qui se considèrent comme amérindiens ou qui prétendent avoir une ascendance indienne. Et aussi étrange que cela puisse paraître, il sont très nombreux à l’affirmer…

Deux études réalisées par des professeurs d’université en liens avec les militants qui demandent le changement de nom donnent des résultats différents. Menées en 1996 et 2014, elles indiquent qu’une majorité d’Amérindiens considèrent le terme « redskin » comme blessant (60,3 % en 1996 et 67,3% en 2014). L’étude de 2014 montre même que deux tiers des Amérindiens considéreraient le nom et le logo de l’équipe de Washington comme raciste. Néanmoins cette étude montre également le décalage entre la perception des Amérindiens eux-mêmes et le reste de la population. Le sondage montre que seulement un tiers des sondés (en dehors des amérindiens) considèrent le nom et le logo de l’équipe de Washington comme raciste, cette proportion tombe même à un quart chez les personnes sondées identifiées comme blanches.

Plus récemment, un sondage réalisé par USA Today affirme que 83% des Américains refuseraient d’utiliser le terme « redskin » pour parler d’un amérindien qu’il auraient face à eux.

Opérations séduction

Au-delà de l’arme des sondages, l’équipe de Washington cherche régulièrement à montrer qu’elle dispose d’un capital sympathie au sein de la population amérindienne. Sa dernière opération séduction date du mois de mars dernier. Dan Snyder annonce alors la création d’une fondation la Original Americans Foundation qui a vocation à venir en aide aux populations indiennes, participer à améliorer leur niveau de vie. Une démarche qui serait le produit d’une prise de conscience de la part des dirigeants de la franchise à la suite de multiples rencontres avec des tribus indiennes.

La fondation a revendiqué plus de 145 projets menés en partenariat avec une quarantaine de tribus. Le site de la fondation évoque 3000 manteaux d’hiver distribués, des chaussures de baskets pour des enfants, ou encore l’achat d’une pelleteuse pour aider en enterrer les morts en période de grand froid.

On a également d’autres informations par la presse qui évoque par exemple 30.000 dollars donnés pour financer l’équipement d’une équipe de football dans l’Utah. Dans le Montana, une autre tribu aurait reçu une aide équivalente à 200.000 dollars pour la construction d’un terrain de jeu aux couleurs des Washington Redskins et le sponsoring de compétitions sportives (rodéos, tournoi de baskets, un événement appelé « l’Ultimate Warrior Challenge »…). Une aide accompagnée de la distribution de 300 Ipads à des enfants scolarisés et des voyages à Washington…

Montana - Des ouvriers à pied d'oeuvre pour terminer le terrain de jeu de la tribu Chippewa Cree, un équipement financée par la fondation Original Americans Foundation

Montana – Des ouvriers à pied d’oeuvre pour terminer le terrain de jeu de la tribu Chippewa Cree, un équipement financée par la fondation Original Americans Foundation

D’autres tribus ne se sont pas montrées aussi disposées à accepter l’argent des Redskins. C’est le cas par exemple à Fort Yuma (frontière entre la Californie et l’Arizona) où une tribu a refusé l’aide de la fondation dans sa recherche de fonds (250.000$) pour la construction d’un skate-park, le porte-parole de la tribu parlant d’argent « tachée de sang » (« blood money »). D’autres communautés auraient également refusé les avances de l’OAF dont la tribu Paiute (Nevada) qui a fait savoir qu’elle avait refusé une aide proposée par les Redskins.

Dans d’autres cas, le soutien de l’OAF crée des scandales au sein de la communauté indienne. C’est le cas par exemple au sein des Cherokee, ou l’un des leaders de cette nation indienne, Bill John Baker, a dû s’excuser de la présence de l’OAF parmi les sponsors d’une grande compétition de rodéo organisée par les Cherokee. Un autre scandale a éclaté chez les Navajo après qu’il ait été découvert la présence de l’OAF parmi les sponsors d’un tournoi de golf caritatif organisé par une radio navajo. Plusieurs sponsors issus de la communauté amérindienne ont alors décidé de retirer leur soutien à l’événement. Des manifestations ont aussi eu lieu le jour du tournoi de golf.

Ce dernier exemple montre aussi que certains leaders indiens sont tentés d’accepter les avances de la franchise washingtonienne. C’est le cas par exemple de Ben Shelly, président de la Nation Navajo (son mandat expire en janvier 2015), et qui s’est affiché au mois d’octobre aux côtés de Dan Snyder lors d’un match entre Washington et les Arizona Cardinals. Ben Shelly qui était probablement impliqué dans le sponsoring du tournoi de golf par l’OAF et qui a été récemment battu lors des élections présidentielles de la Nation Navajo au mois d’août dernier. Une défaite que certains attribuent à son implication dans des procès pour vols, fraudes et abus de pouvoirs et qui avaient impliqués de nombreux dirigeants navajos.

Ben Shelly (qui porte une casquette des Redskins) et Dan Snyder en pleine discussion dans les tribunes. Une photo prise le 12 octobre lors du match entre les Arizona Cardinals et les Washington Redskins

Ben Shelly (qui porte une casquette des Redskins) et Dan Snyder en pleine discussion dans les tribunes. Une photo prise le 12 octobre dernier lors du match entre les Arizona Cardinals et les Washington Redskins

Pourtant, l’exemple de Shelly montre que l’argent des Redskins peut permettre de s’attirer les faveurs de certains dirigeants indiens pour appuyer des ambitions personnelles ou pallier aux difficultés financières que connaissent nombre de tribus indiennes. Malgré tout, ces campagnes menées par les Redskins en direction de la communauté indienne ne semblent pas porter ces fruits du fait de la vigilance des militants amérindiens, très actifs sur le terrain mais aussi sur internet.

Cette vigilance s’est notamment manifesté lorsque les Redskins ont essayé d’utiliser de « faux indiens » comme récemment avec Stephen Dodson et Mark Yancey. Deux personnages mis en avant dans les médias par la franchise, et présentés comme des indiens pro-Redskins mais qui se sont avérés après des enquètes menés par des journalistes et des médias militants comme des imposteurs.

Sur le terrain médiatique, Dan Snyder et les Redskins semblent progressivement perdre du terrain. ils ne parviennent pas à faire la démonstration du soutien de la population amérindienne mais sont aussi confrontés du nombre grandissant de personnalités, journalistes sportifs et de médias qui s’associent aux voix demandant le changement de nom.

Elles ont rejoint les nombreuses tribus et nations indiennes qui se sont prononcées en faveur d’un changement de nom pour l’équipe de Washington. Parmi ces soutiens, on peut citer le conseil municipal de Washington qui a voté le 4 novembre 2013 une résolution exhortant le propriétaire [Dan Snyder] de l’équipe de football de Washington à « changer le nom de l’équipe« , et trouver un nom « qui ne soit pas offensant envers les Amérindiens ou tout autre groupe ethnique« . Le président Barack Obama avait lui aussi pris position quelques jours plus tôt, déclarant début octobre 2013: « Si j’étais le propriétaire de l’équipe et que je savais que le nom de l’équipe (…) était offensant pour un groupe significatif de personne, je réfléchirai au fait de le le changer« . Barack Obama qui a remis récemment la médaille de la liberté à Suzan Harjo, une distinction que nombre d’observateurs ont lié aux débats qui entourent l’équipe de Washington et qui résonne comme au soutien de facto de l’exécutif à la lutte menée pour débaptiser la franchise de Washington.

En novembre dernier, Suzan Harjo a reçu la médaille de la liberté des mains de Barack Obama.

En novembre dernier, Suzan Harjo a reçu la médaille de la liberté des mains de Barack Obama.

En effet, Suzan Harjo est une militante historique de la cause indienne aux États-Unis. Elle est notamment impliquée dans la lutte pour la disparition des mascottes et des noms qui moquent les populations amérindiennes. Elle a participé aux premières procédures judiciaires pour annuler le statut de marque déposée dont bénéficie les Washington Redskins, des procédures entamées en septembre 1992…

Marathon judiciaire en perspective

Car malgré ces soutiens, la partie semble loin d’être gagnée. Une bataille qui devrait se jouer devant les tribunaux mais dont l’issue est incertaine avec de longs procès, conséquence des énormes enjeux financiers pour le propriétaire des Redskins.

Car si la décision du 18 juin 2014 semble favorable aux activistes amérindiens, elle ne constitue pas un coup de grâce pour la franchise de Washington. Déjà en 1999, lors d’une première audience devant l’USPTO, plusieurs Amérindiens (dont Suzan Harjo) avaient obtenu l’annulation de la marque déposée « Washington Redskins ». Une décision qui avait été cassée en 2005 par une cour du District de Columbia, estimant que le caractère dégradant n’avait pas été suffisamment démontré mais aussi pour un motif de délais. La cour avait estimé que l’âge des plaignants montraient qu’ils avaient attendu trop longtemps dans leurs vies respectives avant de demander l’annulation de la marque déposée ce qui rendait leur requête déloyale vis-à-vis de l’équipe de Washington.

Cette décision de 2005 a amené les activistes amérindiens à solliciter des personnes jeunes, venant d’atteindre leur majorité et qui seraient prêtes à assumer le combat judiciaire pour forcer Dan Snyder a changé le nom de la franchise. Ce ce qui explique la jeunesse des « plaignants », la plus âgée étant Amanda Blackhorse, 32 ans et huit de moins au moment où la nouvelle requête avait été déposée en août 2006.

Suite à la décision du mois de juin, Dan Snyder a fait appel devant un juge fédéral et attaqué les cinq militants amérindiens impliqués dans la demande d’annulation de la protection dont bénéficie la marque « Washington Redskins ». Le juge a accordé la possibilité à Dan Snyder d’engager des poursuites ce qui laissent augurer des années de procédures pendant lesquelles l’équipe de Washington continue à voir son nom et son logo protégés par la loi américaine.

Une incertitude sur le plan judiciaire qui pousse les activistes amérindiens à poursuivre leur mobilisation sur le terrain et les réseaux sociaux, avec de nouvelles actions prévues dans les prochaines semaines comme ce rassemblement organisé devant le stade des Washington Redskins (FedEx Field) le 28 décembre, à l’occasion du dernier match de la saison régulière de NFL.

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