Post-Gangsta

La récente sortie de l’album de Kendrick Lamar a suscité un véritable événement. Le rappeur de Los Angeles fait désormais partie des artistes les plus en vue outre-Atlantique, notamment depuis son précédent album Good Kid, M.A.A.D City qui avait reçu les éloges de la critique. Le nouvel opus de Kendrick, To Pimp a Butterfly, s’inscrit dans cette même dynamique d’un artiste en pleine ascension et dont le public dépasse celui des fans de hip-hop. On parle déjà de plus de 500.000 albums vendus aux USA pour un album sorti depuis moins d’un mois, To Pimp a Butterfly se classant numéro un des charts dès sa sortie.

Pourtant, ce succès de Kendrick Lamar ne doit pas surprendre dans un pays où le hip-hop est devenu une composante majeure et incontournable du paysage musical. Ce qui est intéressant dans le cas de Kendrick Lamar, c’est sa trajectoire, son style et les thèmes qu’il aborde. Des thématiques qui raisonnent de manière évidente dans une oreille américaine mais qu’il peut être difficile de percevoir pour des francophones.

Lorsque l’on parle de Kendrick Lamar, plusieurs mots (clés) viennent en tête: Los Angeles, Dr. Dre, Compton… Des mots qui renvoient tous à l’épicentre du gangsta rap, lancé au milieu des années 80 par les Too Short, Eazy-E, Ice-T… Mais si Kendrick Lamar revendique ses origines et son quartier de Compton, il ne se place pas du tout dans cette filiation gangsta, bien au contraire.

En témoigne son dernier clip, King Kunta, qui joue avec les codes du gangsta rap californien. Ce que garde Kendrick Lamar, ce sont des éléments de style, d’attitudes. Par certains aspects, on pense immédiatement au clip de Still D.R.E : un clip filmé dans les rues de Los Angeles, un Kendrick Lamar entouré de ces « homies » dans un parc ou devant le Swap Meet (Compton Fashion Center), l’un des points de rencontres des jeunes de la ville. Un clip qui sonne comme une revendication, une volonté d’affirmer son attachement à sa ville, son quartier, une logique du « represent » typique du gangsta rap et de la volonté d’apparaître comme une personne qui « parle vrai ».

Mais d’autres détails montrent une volonté de détournement de la part de Kendrick Lamar, comme par exemple la partie du clip tourné dans une supérette du quartier. La scène fait immédiatement penser au film Menace II Society. La scène d’ouverture du film montre deux jeunes noirs dans une supérette tenue par un couple de commerçants asiatiques. Venus acheter deux bouteilles de bière, les deux jeunes se prennent en grippe avec les deux commerçants jusqu’à se terminer en double-homicide, l’un des deux jeunes tirant sur le gérant après qu’il ait eu le sentiment que l’épicier manquait de respect à sa mère.

Dans le film Menace II Society, le film commence par une altercation entre O-Dog (Larenz Tate) et un couple de commerçants asiatiques de leur quartiers. O-Dog va tirer sur le couple après que le mari ait dit: "j'ai de la peine pour votre mère" (I feel sorry four your mother).

Dans le film Menace II Society, le film commence par une altercation entre O-Dog (Larenz Tate) et un couple de commerçants asiatiques de leur quartiers. O-Dog va tirer sur le couple après que le mari ait dit: « j’ai de la peine pour votre mère » (I feel sorry four your mother).

Cette scène, Kendrick Lamar la tourne en dérision. D’abord par l’usage métaphorique des coups de feu, qui ne sont ici que des effets sonores pour marquer une rupture dans le morceau (« By the next pop, the funk should be within you »/ Au prochain coup, le funk devrait être entré en toi ). Ensuite, le clip se termine par une image de Kendrick souriant et achetant une bouteille d’alcool, payant sa consommation à un commerçant asiatique, avant de sortir tranquillement de la supérette.

Le clip de « King Kunta » est résolument tourné vers la communauté noire. Dans une ville, Compton, composée en majorité par une population latino, le clip ne montre que des figurants afro-américains. Un choix en partie logique vu le nom du morceau, référence au personnage de Kunta Kinte, africain réduit en esclavage dans la saga familiale Racines d’Alex Haley. Un morceau et donc une métaphore sur la libération, au travers de la musique: la fuite et le retour (forcé dans le cas de Kunta Kinte) forge la détermination de l’homme noir à résister à la pression du système forgé par l’Amérique blanche. La fierté de Kendrick Lamar va vers lui-même, ses semblables, leurs codes qu’ils soient vestimentaires, des éléments de langage, les pas de danse… Une forme de célébration qui s’arrête justement aux portes du gangsta rap, une manière de garder l’ambiance tout en lui insufflant un nouvel esprit.

Make the money, don’t let the money make you

Kendrick Lamar n’a jamais caché son hostilité au gangsta rap. Il suffit d’écouter des morceaux comme M.A.A.D City, ou encore sur sa mixtape O.D (Overly Dedicated) avec des sons comme Average Joe, Cut you Off, ou Barbed Wire. Et pourtant, il n’a jamais cessé d’être adoubé par ceux qui en ont fait leur fond de commerce. Dr. Dre, Snoop Dogg sont présents sur l’album, on se souvient du featuring de Kendrick sur le Red Album de The Game avec le morceau The City qui avait participé à faire connaître Kendrick Lamar.

Cette situation en apparence paradoxale montre peut-être une évolution du paysage hip-hop américain. Prenons l’exemple de Dre, dont on attend toujours l’album Detox, un opus annoncé depuis près d’une décennie et jamais fini. Les deux morceaux sortis (Kush et I need a doctor) et les clips qui les accompagnent montrent un artiste presque désabusé et qui semble avoir perdu le goût pour la vantardise et les passes d’armes dans un « game » où il faut montrer les muscles et rouler des mécaniques. Peut-être que Kendrick Lamar est le véritable héritier du docteur à un époque où les players sont devenus des businessmen de grande envergure et que le rap dans sa version gangsta a perdu de sa substance corrosive, version brutale d’une jeunesse métissée, hantise de la vieille Amérique Blanche des années Bush-Reagan.

Car Kendrick Lamar n’est pas MC Hammer, une espèce de pantin qu’on exhibe, le gentil rappeur qui sert de paravent commercial face à des styles de rap plus « durs » et moins récréatifs. Non, lorsque l’on écoute ses morceaux on découvre un album construit autour d’un message politique, philosophique dans une optique de libération.

Le titre de son album – To Pimp a Butterfly – est d’ailleurs expliqué à la fin de l’album, lorsqu’il précise que le papillon (butterfly) est une métaphore du talent, des qualités que les jeunes noirs prostituent (to pimp). Des qualités dévoyées, qui ne sont pas utilisées dans toutes leurs potentialités, gâchées par beaucoup. Selon lui cette attitude vient du sentiment chez beaucoup de jeunes qu’ils sont piégés dans le ghetto, qu’il n’y a pas d’issue et qu’il s’agit juste de s’en sortir, une manière de vivre par des combines, des expédients qui sont des moyens de survivre, de gagner de l’argent mais qui en définitive maintiennent les jeunes dans une position d’esclaves du système.

Pour Kendrick Lamar, les jeunes noirs qui se retrouvent dans les gangs mènent une guerre qui ne peut pas être gagnée, une guerre fratricide, une guerre qui vise à la suprématie des « esclaves » sur d’autres « esclaves », une logique qui favorise la perpétuation de l’oppression dont sont victimes les Noirs aux Etats-Unis. Kendrick Lamar va même plus loin dans son analyse. Pour lui la division des quartiers en territoires et notamment entre les Bloods et les Crips, gangs historiques de Los Angeles, n’est qu’une manière de reproduire la manière dont le pays est dirigé. Bloods et Crips, Bleus et Rouges, Républicains et Démocrates… jusqu’au gyrophare bleu et rouge de la police.

Democrips et Rebloodicans, une expression empruntée au titre du best-seller de Jesse Ventura. Ancien catcheur, comédien et gouverneur du Minnesota (1998-2002). Il est notamment connu pour son opposition au bipartisme.

Democrips et Rebloodicans, une expression empruntée au titre du best-seller de Jesse Ventura. Ancien catcheur, comédien et gouverneur du Minnesota (1998-2002). Il est notamment connu pour son opposition au bipartisme.

L’unité plutôt que l’affrontement, dépassionner le rapport à l’argent, la richesse intérieure plutôt que les Rolls et les Rolex… ce sont des thèmes qui font la substance du discours de Kendrick Lamar. Une vision pro-noire affranchie des gadgets et du consumérisme, où sont convoqués Luther King, Malcolm X, Huey Newton, Nelson Mandela et la volonté de se confronter à « l’apartheid » et aux « discriminations » auxquels font face les afro-américains.

No Genre

Cette dimension politique de son travail, Kendrick Lamar ne la nie pas, tout en refusant l’étiquette de « rappeur conscient ». Une question d’affichage qui va avec la volonté de pouvoir s’adresser à un large public, en s’adaptant aux codes imposés par l’industrie musicale. Pourtant l’identité musicale de Kendrick transpire dans les morceaux de l’album : des samples de p-funk typiques du son west coast sur Wesley’s Theory ou Hood Politics, une touche jazzy avec une rap posé à la manière des Last Poets ou de Gill-Scott Heron sur For Free ?, une voix vocodée à la Roger Troutman sur Complexion

C’est ici qu’il faut dissocier Kendrick Lamar d’un rap qui serait alternatif ou anti-gangsta. Aussi critique soit-il, il conserve l’héritage du rap west coast, du son gangsta et de la g-funk. Mais Kendrick Lamar veut en faire autre chose, comprendre que la mentalité gangsta, cette espèce d’anti-Amérique ne suffit pas à proposer une voix pour l’émancipation des Noirs aux Etats-Unis. Pour Kendrick Lamar, le gangsta ne suffit pas, Obama ne suffit pas, la créativité de la communauté noire doit se libérer, notamment au travers de la musique pour trouver son propre chemin vers l’émancipation, une idée représentée par la métaphore de la chenille et du papillon filée tout au long de l’album.

Il reste ici quelques lignes pour parler de l’album, qui s’impose ici comme une véritable réussite avec une richesse sonore, qui colle avec la volonté de mobiliser le riche héritage musical de la musique noire américaine, un foisonnement qui répond à cette idée de libération de la créativité de la jeunesse noire issue des ghettos de Los Angeles. Un exemple parmi d’autre, le morceau Hood Politics, une composition typique du son west coast, et un rap qui condense plusieurs des thèmes abordés par Kendrick Lamar dans l’album, de son propre parcours à son rapport à l’industrie musicale, en passant par son rejet des partis politiques. Peut-être l’un des meilleurs morceaux sur ce très bon album.

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